Auteurs antiques · histoire universelle
Diodore de Sicile et la Bibliothèque historique
Historien grec originaire d’Agyrion, en Sicile, Diodore compose au Ier siècle av. J.-C. une histoire du monde en quarante livres. Son œuvre rassemble mythes, géographies et événements politiques depuis les temps les plus anciens jusqu’à la République romaine tardive ; elle conserve aussi la trace de nombreux auteurs aujourd’hui perdus.

Repères biographiques
Une vie connue presque uniquement par l’œuvre
Diodore, dit « de Sicile » parce qu’il vient d’Agyrion, l’actuelle Agira, écrit dans les dernières décennies de la République romaine. Ses dates exactes de naissance et de mort ne sont pas connues. Les repères proposés par les modernes — souvent autour de 80 à 20 av. J.-C. — restent des approximations tirées de son texte, de sa chronologie et de quelques témoignages postérieurs.
Il affirme avoir consacré trente ans à son enquête, voyagé dans une partie de l’Europe et de l’Asie et utilisé les ressources disponibles à Rome. Il place son séjour en Égypte dans la 180e olympiade, entre 60/59 et 57/56 av. J.-C. Ces indications sont précieuses, mais elles ne permettent pas de reconstruire un itinéraire complet ni de transformer Diodore en témoin direct de toutes les régions qu’il décrit. Le titre grec Bibliothèkè historikè évoque une collection organisée de connaissances historiques : il ne désigne pas le catalogue d’une bibliothèque matérielle, mais une œuvre destinée à rendre de nombreux récits accessibles dans un ensemble unique.
État du texte
Quels livres peut-on encore lire ?
« Conservé » ne signifie pas que chaque manuscrit est intact. Les livres dits complets comportent des variantes et des lacunes ponctuelles ; les autres sont connus par citations, résumés et extraits transmis surtout à l’époque byzantine.
| Livres | État | Contenu principal |
|---|---|---|
| I-V | Conservés intégralement | Égypte, Assyrie et Orient, Éthiopie, mythes grecs et îles ou peuples de l’Occident. |
| VI-X | Fragments | Des récits antérieurs à la guerre de Troie aux guerres médiques. |
| XI-XX | Conservés intégralement | Histoire grecque et sicilienne de 480 à 302 av. J.-C., Philippe II, Alexandre et premiers Diadoques. |
| XXI-XL | Fragments | Méditerranée hellénistique et romaine de 301 à environ 60 av. J.-C. |
Projet
Faire du monde habité une seule histoire
Diodore veut réunir dans une narration continue les traditions et les événements de l’oikouménè, le monde habité connu des auteurs grecs. Il présente l’histoire comme une expérience sans danger : les succès et les fautes du passé doivent instruire les particuliers, les dirigeants et les soldats.
Son ambition est à la fois géographique et chronologique. Grecs et peuples qualifiés de « barbares » entrent dans le même ensemble, mais pas avec la neutralité attendue d’une histoire mondiale moderne. Les catégories, jugements moraux et hiérarchies culturelles demeurent ceux d’un auteur grec vivant sous la puissance de Rome.
Architecture de l’œuvre
Trois grandes séquences en quarante livres
Les six premiers livres rassemblaient les traditions antérieures à la guerre de Troie : trois sur des peuples non grecs, puis trois sur les Grecs. Les onze livres suivants conduisaient de la guerre de Troie à la mort d’Alexandre en 323 av. J.-C. Enfin, les vingt-trois derniers suivaient les royaumes hellénistiques et la progression romaine jusqu’au début de la guerre de César contre les peuples de Gaule.
Les lacunes de transmission rompent ce plan. Nous lisons directement l’Égypte et les mythes dans les livres I à V, puis l’enchaînement annuel de 480 à 302 av. J.-C. dans les livres XI à XX. Pour le reste, les extraits doivent être replacés dans leur contexte avant d’être cités.
Méthode
Voyages, lectures et compilation
Diodore insiste sur ses déplacements et sur l’utilité de voir les lieux. Pourtant, l’essentiel d’une histoire de cette ampleur repose nécessairement sur des livres antérieurs. Il résume, combine et réorganise des auteurs différents selon la région et la période. Le mot « compilateur » décrit cette pratique, mais ne suffit pas à juger son travail.
La recherche cherche à identifier ses sources : Éphore, Timée, Hiéronymos de Cardia, Polybe ou Posidonios sont souvent proposés pour différentes parties. Ces attributions ne sont pas toujours certaines. Diodore peut simplifier une chronologie ou conserver une contradiction, mais il sélectionne aussi, relie les épisodes et impose un programme moral à l’ensemble.
Chronologie
Un récit annalistique à manier avec soin
Pour les périodes historiques, Diodore organise fréquemment les événements année par année, en rapprochant magistrats athéniens, consuls romains et olympiades. Cette synchronisation offre un cadre précieux, notamment pour l’histoire grecque et sicilienne, mais elle peut déplacer ou regrouper des événements lorsque les sources qu’il utilise ne concordent pas.
Avant la guerre de Troie, l’auteur reconnaît lui-même qu’il ne dispose pas d’une table chronologique fiable. Les généalogies divines, héros et récits fondateurs doivent donc être lus comme traditions anciennes transmises par Diodore, et non comme une succession datable au même titre que les guerres classiques.
Livre I
L’Égypte, le Nil, les dieux et les rois
Le premier livre traite de la cosmogonie attribuée aux Égyptiens, du Nil, des premiers rois, des pyramides, des lois, des animaux sacrés, des funérailles et des savants grecs réputés avoir séjourné en Égypte. Diodore donne une place plus grande à la religion et aux coutumes qu’aux institutions politiques ou aux guerres.
Les éditeurs ont proposé qu’il s’appuie notamment sur Hécatée d’Abdère pour les coutumes, Agatharchide de Cnide pour des données géographiques et Hérodote pour plusieurs traditions. Il invoque aussi des prêtres, des habitants et ses propres observations. Ces couches ne peuvent pas toujours être séparées avec certitude.
Témoin ou transmetteur ?
Ce que vaut son récit sur l’Égypte
Le séjour égyptien de Diodore lui permet de décrire certains paysages, pratiques et monuments de l’époque ptolémaïque tardive. Il ne l’autorise pas à témoigner directement des pharaons de l’Ancien Empire ou des origines du culte. Pour ces périodes, il dépend de traditions sacerdotales, d’auteurs grecs et de reconstructions anciennes.
Son texte reste essentiel parce qu’il conserve des versions qui auraient autrement disparu et montre comment l’Égypte était expliquée à un lectorat grec du Ier siècle av. J.-C. Il faut le confronter aux inscriptions, aux papyrus et à l’archéologie, plutôt que choisir entre confiance totale et rejet global.
Géographie et techniques
Des mines d’or aux peuples du monde habité
La Bibliothèque ne raconte pas seulement les batailles et les successions. Elle décrit fleuves, reliefs, animaux, productions, coutumes et techniques. Le livre III conserve notamment un récit très détaillé de l’extraction de l’or dans les déserts proches de l’Égypte et de la mer Rouge. Diodore y dénonce les conditions imposées aux condamnés, prisonniers et travailleurs forcés ; ce passage dépend probablement d’Agatharchide de Cnide.
Ces notices sont précieuses pour l’histoire de l’environnement, du travail et des représentations géographiques. Elles mêlent cependant observations, traditions savantes, récits de voyageurs et éléments merveilleux. Les mots par lesquels Diodore classe les peuples ne sont pas des catégories neutres. Une lecture moderne doit donc identifier la chaîne de transmission, comparer les données archéologiques et éviter de convertir chaque description ethnographique en photographie fidèle d’une société.
Personnages et périodes
De Périclès aux Diadoques
Les livres conservés suivent Périclès et la guerre du Péloponnèse, les conflits de Sicile, Denys l’Ancien, Épaminondas, Philippe II et Alexandre. Le livre XVII constitue l’une des grandes narrations continues du règne d’Alexandre ; les livres XVIII à XX décrivent les luttes de ses successeurs jusqu’en 302 av. J.-C.
Pour ces événements, Diodore est parfois notre seul récit suivi ou le meilleur complément d’autres auteurs. Son intérêt augmente encore lorsque sa source probable est perdue. La comparaison avec Plutarque, Arrien, Polybe, les inscriptions et les monnaies permet de repérer convergences, silences et choix narratifs.
Transmission
Quinze livres complets, des fragments décisifs
Les livres I à V et XI à XX ont été transmis par la tradition manuscrite médiévale. Les autres survivent surtout dans des recueils d’extraits byzantins et des citations. Un fragment n’est donc pas nécessairement la phrase exacte et complète de Diodore : il peut avoir été abrégé, sélectionné ou réorganisé par son transmetteur.
À la Renaissance, les traductions latines et les éditions grecques remettent l’œuvre en circulation. Les éditions modernes numérotent les passages par livre, chapitre et paragraphe. Cette référence stable doit accompagner toute citation, car une simple pagination change d’une édition ou d’un site à l’autre.
Mode d’emploi
Comment citer Diodore
Une référence comme « Diodore, I, 30, 1 » indique le livre I, le chapitre 30 et le paragraphe 1. Pour un dossier historique, il faut préciser l’édition ou la traduction utilisée, puis distinguer le texte antique de l’interprétation moderne qui identifie sa source.
Avant de reprendre une anecdote, vérifiez si le passage appartient à un livre complet ou à un fragment, quelle période il décrit et si Diodore pouvait en être témoin. Ce contrôle simple évite de présenter une tradition mythique, une compilation hellénistique ou un extrait byzantin comme un compte rendu contemporain.
Comparer les méthodes
D’autres manières d’écrire l’histoire
Confrontez l’histoire universelle de Diodore à la géographie de Strabon, à l’enquête d’Hérodote et à l’analyse politique de Polybe.
